L'École dialogique de Budapest

Tous ceux qui portent, en Europe ou en Amérique du Nord, quelque intérêt à la philosophie, doivent avoir entendu parler de l’École de Budapest, fondée par George Lukács. Il existe cependant une autre École de Budapest théorique. Les représentants de celle-ci affirment la PRIMAUTÉ DE L’ESPRIT, et rejettent tout institutionnisme. Cette École de Budapest souterraine avait clandestinement fonctionné plus d’un demi-siècle durant. Pendant le régime national-socialiste, ainsi que pendant le bolchevisme, ses membres voyaient interdire la publication de leurs oeuvres. Ils s’opposaient au bolchévisme d’une façon beaucoup plus radicale et des décennies plus tôt que Lukács et ses amis. La vue d’horizon de cette autre école dépassait de beaucoup celle du marxisme.

Lajos SZABÓ, fondateur de l’école, est né en 1902. À ses débuts, il fut, lui aussi, marxiste. Les années 20 le trouvent à l’Institut für Sozialforschungen de Francfort. À Berlin, il est le disciple de Karl KORSCH. De retour à Budapest, Szabó sera un des chefs de file de L’OPPOSITION DE GAUCHE ANTIBOLCHEVIQUE. De Béla TÁBOR, il fait la connaissance dans le mouvement dit d’opposition. À partir des années 30, les deux amis parcoururent, en quelques années seulement, ce même chemin que l’élite de l’Europe de l’Est fit de 68 à 98 et qui, ce chemin, mène du marxisme, à travers le freudisme, jusqu’à Nietzsche et l’existentialisme. Mais, sans en rester là, les deux amis poursuivent leurs investigations pour parvenir à une position juive dite dialogique, très proche des idées de Franz ROSENZWEIG, de Martin BUBER et du catholique Ferdinand EBNER. C’est à partir de cette position qu’ils composent en 1936 un livre en commun (Réquisitoire contre l’Esprit) dans lequel ils approuvent ou désapprouvent les grands courants du milieu du XIX. siècle, du positivisme à travers la psychanalyse jusqu’au sociologisme. Szabó résume sa logique théocentrique dans son livre La Logique de la Foi. Quant à Tábor, son oeuvre à  lui s’intitule Les deux voies du judaïsme qui sortit juste après les premières lois antijuives. Par son livre, Tábor veut – spirituellement – mobiliser les Juifs. Szabó és Tábor sont, tous les deux, des rescapés des camps nazis.

Les fondements de la deuxième École de Budapest furent en fait posées entre 1945 et 1948. L’essayiste et écrivain Béla Hamvas vient bientôt les rejoindre. Le texte du cours que fit Szabó toujours à cette époque-l à, a été publié tout récemment, par les soins de la Maison d’Édition TYPOTEX (Notes de conférences). Szabó, à la quête d’une théorie et d’une psychologie de valeurs, assimile les visions aussi bien préphilosophique (dont la tradition indienne et les présocratiques) que post-philosophique, fait sienne la critique donnée par les grandes figures du XIX. siècle (Kierkegaard, Dostoïevski et Nietzsche), de la philosophie, des arts et des religions.

Pendant le stalinisme, des relations étroites reliaient cette École de Budapest souterraine et les artistes avant-garde, travaillant, eux aussi, dans l’illégalité. Szabó lui-même se met à la calligraphie. En ’56 il quitte, en compagnie de quelques-uns de ses disciples, la Hongrie pour aller s’installer d’abord à Bruxelles, ensuite à Düsseldorf où il mourut en 1967. Il y vivait de son pinceau. Szabó s’est choisi un pseudonyme de mouvement, AO, qui vient de Anti-Organisation. On voit bon nombre de ses dessins signés ainsi.

Tábor, lui, a choisi de rester à Budapest. Pendant les quatre décennies de l’occupation soviétique, il fit un cours dans l’appartement où il vivait. On trouve, parmi ses disciples, écrivains et peintres, historiens de l’art, architectes et savants. Outre son travail spirituel, ces conversations – théoriques ou privées – constituent l’essentiel de son champ d’activité. Ces dialogues partaient le plus souvent d’un problème personnel (problème de créateur ou autre), pour déboucher sur un horizon beaucoup plus large, tout en se souvenant du problème actuel du départ. En approfondissant les questions posées, Tábor a su intensifier la présence personnelle. Il n’a jamais abandonné son travail, la pneumatologie, une théorie de la personnalité, du logos et de symboles. Après la chute de la dictature, il voit paraître ses anciens écrits ainsi que quelques études plus récentes. Il est mort en 1992.

Cette autre École de Budapest affirme la primauté de l’esprit. Pour elle, le rationnalisme tout comme l’irrationnalisme sont le produit d’un processus de décomposition de l’esprit. Le rationnalisme, dit-elle, est trop étroit pour la recherche des vrais problèmes de l’esprit. Le mot latin „ratio” n’est qu’une partie minime de ce que le mot grec, le „logos” veut et peut dire. Celui-ci fut jadis traduit par le mot „verbum”, donc la parole vivante, le verbe personnel. Le logos, lui, est cet espace dans lequel s’accomplit la quête de la vérité. Or, la vérité c’est un rapport, non pas objectif, mais dialogique. Sous cet aspect, cette autre École de Budapest est logocentrique ; elle ne cesse de formuler les questions primordiales éternelles, et cela dans le milieu linguistique et spéculatif de l’esprit du temps qui se veut démythologisant. Il s’agit, certes, de ces mêmes questions qu’avaient posées, outre la Bible et Plotin, la gnose ou la mystique spéculatives, et la philosophie allemande classique, et Kierkegaard, et les penseurs dialogiques.